La conscience morbide de Charles Blondel: médecine et littérature

Jackie PIGEAUD

Institut Universitaire de France, Université de Nantes, France
2, avenue de la Berthelotière, 44700 Orvault, France
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«Pour justifier les défectuosités de sa mémoire, Berthe nous dit avoir un cercle dans la tête, et nous n'y prenons pour ainsi dire pas garde, tant la comparaison est familière, et nous ne pouvons guère préjuger qu'il s'agisse pour elle d'autre chose que d'une comparaison. De même, si elle ajoute que sa tête n'est pas vide, mais pleine et qu'il lui semble qu'on la serre dans un étau, ce sont métaphores à ce point usées qu'elles ont presque cessé pour nous de faire revivre la double image, physique et morale, et nous ne nous y arrêtons pas.» Mais elle déclare : «Auparavant j'avais beaucoup de cœur... maintenant il a cessé de battre.» C'est bien la preuve de la présence simultanée du sens moral et du sens physique. «Nous ne pouvons plus, en effet, écrit Blondel, ne pas prendre conscience du double sens des mots qu'elle emploie; car l'originalité de son langage tient précisément à la méconnaissance de cette duplicité, sa pensée parcourt d'un mouvement continu une série de formes qui supposent un état de conscience où moi et corps se fondent en une indiscernable unité. [...] Derrière les mots que Berthe emploie se renouent des complexus psychiques que nous avons oubliés ou s'affirment de nouveaux que nous n'avons jamais connus; et le choix des termes tient non plus, comme dans notre pensée, à une sorte de recouvrement logique, mais à la mise en valeur de participations affectives qui rejoignent le système mental nouveau, baigné de continuité, au système conceptuel ancien méthodiquement cloisonné. Le malade parle une langue étrangère, d'autant plus difficile à entendre qu'à première vue elle est identique à la nôtre, et qu'aucun mot à mot n'est possible... La malade crie au mystère et vit son angoisse.»

Nous sommes donc en présence d'un langage ordinaire, fait de métaphores usées, mort comme de la chaux morte ; et nous ne prenons plus conscience, dans l'emploi que nous en faisons, de l'activité passée qu'il suppose, du trouble, du drame. De l'autre côté, la malade utilise ce même langage, qui pour elle possède à la fois la valeur physique et la valeur morale, pour parler comme Blondel, la valeur concrète et la valeur «imagée», sans qu'elle soit capable de les dissocier. Or c'est là qu'est sa souffrance, dont il ne saurait être question de douter. Elle souffre de ne plus pouvoir métaphoriser, au sens où cela implique un déchirement, un espace et un lieu d'où l'on puisse juger du rapport.

Charles Blondel prête la plus grande attention au langage de ses patients, à leurs expressions, aux figures de ce langage. C'est autour du métaphorique que se joue le drame. L'originalité et le mérite de Blondel sont de se rendre sensible, non pas à une sémiotique, mais à une rhétorique du langage de ses patients.

 

Plenary 6   (Carl Gustav Jung Lecture)
Friday, 17 September 1999
16.50

The Neurosciences and Psychiatry: Crossing the Boundaries

Joint Congress of the European Association for the History of Psychiatry (EAHP), the European Club for the History of Neurology (ECHN), and the International Society for the History of the Neurosciences (ISHN)

Zurich and Lausanne, Switzerland, 13-18 September 1999