La psychiatrie et la naissance des sciences cognitives.

Marc JEANNEROD

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L'histoire du mouvement cognitiviste au cours des années fondatrices révèle une forte interpénétration des sciences mathématiques et physiques par la biologie. La première révolution cognitive, celle de la cybernétique, était, pour partie, une tentative d'intégration de concepts biologiques avec des concepts empruntés à diverses théories mathématiques, comme la théorie de l'information. Les biologistes étaient d'ailleurs présents dans les débats de la première cybernétique grâce à McCulloch, qui possédait une formation de neurologue et de psychiatre. Parmi les participants aux Conférences Macy, on trouvait des anatomistes comme von Bonin ou des physiologistes comme Ralph Gerard, Lorente de No, Heinrich Klüver. Un de ces pères fondateurs était Rosenblueth qui, avec Walter Cannon, se posait en continuateur de Claude Bernard. Leur œuvre semble apporter une réponse au réductionnisme en biologie, en affirmant la dépendance des parties par rapport au tout. Cette « cybernétique »  de Cannon, trouvait son application dans les régulations en feed-back qui semblaient rendre compte du fonctionnement de nombreux systèmes, en particulier dans le domaine de l'endocrinologie naissante. Du côté des neurosciences, cette période de 1930 à 1950 correspond à l'affirmation de la notion de « régulation »  qui tentait de se substituer à la réflexologie alors dominante sous l'influence de Ivan Pavlov et du béhaviorisme. L'ouvrage de Kurt Goldstein, La structure de l'organisme, paru en 1934, se proposait de démontrer que les effets d'une lésion ne peuvent s'expliquer par la perte d'une seule fonction localisée, mais relèvent d'une rupture de l'adaptation globale de l'organisme à son milieu, d'un changement « d'attitude »  vis à vis de l'environnement. Selon cette conception, l'organisme et le milieu constituent solidairement une « forme » que la lésion désorganise et dissocie. On découvrait alors que le cerveau est un système dynamique qui ne se réduit pas à son anatomie et que les effets de lésions se comprennent par la rupture des relations entre structures normalement interconnectées. La fonction réside donc dans la coordination entre structures cérébrales.

Tout était donc une question d'organisation fonctionnelle des éléments les uns par rapport aux autres, plutôt que de connexions rigides réglées par l'anatomie. Les neurophysiologistes n'étaient d'ailleurs pas les seuls à se poser la question du réductionnisme. Dans un autre domaine des sciences de la vie, celui de la biologie moléculaire à ses débuts, le même débat était alimenté par les questions que se posait Erwin Schrödinger. Dans son manifeste de 1943 (Qu'est-ce que la vie), Schrödinger cherchait les raisons de l'incapacité de la physique et de la chimie de son époque à fournir une explication du vivant. La vision du physicien naïf, à savoir que, si les interactions entre atomes sont d'ordre statistique, il faut qu'un organisme vivant contienne un nombre suffisant d'atomes pour que les lois statistiques qui le régissent puissent avoir une stabilité suffisante, se révélait insuffisante. Pour Schrödinger, des entités de petite taille (comme les chromosomes) peuvent jouer un rôle déterminant en biologie et sont responsables de processus parfaitement ordonnés. La taille d'un gène est telle qu'il ne contient qu'un faible nombre d'atomes, trop faible pour rendre compte d'un comportement ordonné selon des lois statistiques. Ce n'est donc pas le nombre qui compte, c'est l'organisation, la configuration. La substance vivante, tout en n'éludant pas les lois de la physique telles qu'elles nous sont connues, dépend probablement d'autres lois physiques encore inconnues. La vie paraît être un comportement ordonné de la matière, comportement qui n'est pas basé exclusivement sur sa tendance de passer de l'ordre au désordre, mais en partie sur un ordre existant qui se maintient. Un système vivant est un système qui ralentit sa chute vers l'équilibre thermodynamique. Il se nourrit d'entropie négative afin de compenser l'accroissement d'entropie qu'il produit en vivant. Par cette vision fondamentale de la matière vivante, Schrödinger rejoint la notion de régulation et de téléonomie qui préside à l'organisation du vivant. L'esprit, et les fonctions cognitives qui en dépendent, doit aussi entrer dans le même cadre : il s'agit d'une forme biologique dont les éléments constitutifs, par définition, sont organisés en vue de la fonction de l'ensemble. La cognition serait un exemple de ce mécanisme, son « apparition » chez certaines espèces étant due à l'augmentation de la complexité de leur cerveau mesurée en nombre de connexions entre les éléments. Même si l'apparition de propriétés nouvelles chez certaines espèces est bien un fait d'observation (par exemple, l'apparition du langage chez l'Homme), le biologiste ne peut s'empêcher, dans l'étude de ces propriétés, de privilégier la recherche d'une continuité entre formes naturelles. L'accélération brutale d'un processus évolutif, si les conditions du milieu changent, par exemple, peut alors donner l'illusion d'une émergence.

Ces notions seront détaillées au cours de l'exposé et leur impact sur la théorisation en psychiatrie sera abordé.

 

Plenary 6   (Hermann Rorschach Lecture)
Friday, 17 September 1999
16.25

The Neurosciences and Psychiatry: Crossing the Boundaries

Joint Congress of the European Association for the History of Psychiatry (EAHP), the European Club for the History of Neurology (ECHN), and the International Society for the History of the Neurosciences (ISHN)

Zurich and Lausanne, Switzerland, 13-18 September 1999